Souvenirs 2017 – Souvenirs de Kolwezi

Voici le texte que nous communique Antoine Jauréguiberry (73)

Bonjour,

Serge Delwasse m’a demandé de vous partager mes souvenirs de Kolwezi, opération qui a eu lieu maintenant, il y a presque 40 ans. C’est avec un grand plaisir que je le fait et je l’en remercie car cela m’a donné l’occasion de me repencher sur cette aventure marquante et de me remémorer un certain nombre de faits qui s’estompaient doucement.

D’abord, pour situer cette opération dans le contexte de la guerre en général, ce qui, pour moi, fait de Kolwezi une opération exceptionnelle, n’est pas ce qui s’est passé sur le terrain au niveau tactique, cela a été facile quand on le compare aux combats d’Indochine ou d’Algérie ; non ce qui a été exceptionnel c’est :

  • d’une part la décision politique de larguer environ 500 hommes à plus de 10 000km sans aucun soutien logistique ou santé pendant presque une semaine ; le choix de la Légion Etrangère a été un choix politique car les pertes de légionnaires sont moins risquées politiquement que les pertes d’appelés du contingent ; en effet, en mai 1978, ce n’était pas nous qui étions d’alerte mais le 8ème RPIMa, régiment d’appelés.
  • d’autre part la capacité opérationnelle de l’armée de Terre et du 2° REP, en particulier, qui ont surmonté tous les défis de cette opération, et ils furent nombreux, en moins de 72h : alerte le mercredi 17 mai vers 09h00 à Calvi et saut sur Kolwezi de 350 légionnaires le vendredi 19 à 15h00. Je crois vraiment que nous sommes la seule armée capable de relever un tel défi et cela est le résultat de toute une culture et de savoir-faire accumulés depuis la fin de la 2ème guerre mondiale.

Le premier souvenir qui remonte est l’excitation lorsque le mercredi 17 mai 1978 au matin l’alerte est donnée : nous allions enfin participer enfin à une opération même si c’est encore très flou. Certains attendaient cela depuis des années et moi je n’aurai attendu que 8 mois.

Un autre souvenir qui remonte est le départ de Calvi en colonne de GMC direction Solenzara en pleine nuit puis l’embarquement au matin dans les DC8 réquisitionnés d’UTA, avec un mot du CEMA, le Gal Lacaze, qui nous souhaite bonne chance.

Puis la gentillesse des stewards d’UTA pour tous les légionnaires et, en particulier, les officiers, qui ont investi les premières classe, et qui vident caves à vins et frigos pour ce qu’ils doivent penser être notre dernier repas, civilisé au moins. C’est un excellent souvenir gastronomique.

Puis une fois à Kinshasa, un moment fort est la préparation du saut sur le tarmac de l’aéroport. Nous découvrons les C130 zaïrois, les parachutes américains T10, avec lesquels personne n’a jamais sauté et qui de plus ne sont pas adaptés à nos gaines d’armement, les cartes de la zone de Kolwezi qui sont inemployables pour le combat d’infanterie à cause de leur échelle, soit trop petite type cadastre soit trop forte type aviation. Pleins de défis à relever les uns après les autres.
Les objectifs sont attribués à chaque compagnie puis section. Je me vois attribuer le pont sur la voie ferrée, point de passage central, entre les 3 quartiers de la ville, près de l’hôtel Impala qui sera le PC de l’opération.


Source: Wikipedia

L’embarquement dans les C130 le vendredi matin est aussi un souvenir poignant. Les visages sont graves, les pertes annoncées sont de 20 à 30% pour la première vague, la tension est palpable et le silence lourd. Le vol tactique jusqu’à Kolwezi est une épreuve, les sacs et les gaines, surchargées d’armes et de de munitions broient les corps entassés dans la carlingue, l’air est lourd, chaud et humide à tel point que la climatisation produit de la neige dans la carlingue.
Au bout de 3 heures 30, vient enfin le signal du saut. C’est une vraie libération et tout le monde a hâte de quitter ces carlingues, en se dandinant vers la porte, ployé sous les charges.

Une fois en l’air, sous nos voiles de parachutes, nous découvrons la ville et avec soulagement nous voyons que nous ne sommes pas attendus en bas, à part quelques coups de feu sans effets.

Ensuite il y a la prise de contrôle de la ville qui est assurée à la tombée de la nuit. Pour ma part avec ma section nous détruisons une AML et faisons refluer loin du PC des éléments épars qui cherche à s’exfiltrer. Le contrôle de la ville se poursuit pendant 2 jours où nous découvrons les charniers et la ville parsemée de cadavres ; nous libérons progressivement les civils au fur et à mesure de notre avancée ; à ce sujet, un bon souvenir est la libération de coopérants barbus très soixante-huitards qui criaient « vive la légion » et entonnèrent la Marseillaise ; comme quoi il suffit parfois de vivre une bonne expérience pour remettre en cause des certitudes bien établies.

Ensuite nous procédons à des opérations classiques de bouclages, ratissages et fouilles pour élargir le périmètre de sécurité autour de la ville puis des principales mines. Pendant cette période les souvenirs les plus notables sont :
L’odeur de mort qui régnait sur toute la ville et qui imprégnait tout, même l’eau des gourdes et les rations étanches. C’est une odeur omniprésente à laquelle on ne peut pas s’habituer et qui donne une dimension ultra-réelle à l’horreur de la guerre, dimension qu’on ne retrouve malheureusement pas dans les reportages.

La peur diffuse mais bien réelle qui s’installa d’un coup et doucha brutalement notre audace, quand on découvrit que certaines pistes étaient minées. Heureusement, quelques heures plus tard, nous nous rendîmes compte que les détonateurs étaient restés en position de stockage.

Un moment de grâce au milieu des opérations est l’apparition, lors d’un bouclage, d’une magnifique jeune femme zaïroise qui défila lentement le long de la route, avec un port de reine, devant 40 légionnaires en embuscade. Le silence et la tension étaient intenses. Savait –elle que tant de paires d’yeux l’observaient avec tant de désir ?
Voilà les souvenirs qui remontent aujourd’hui, 40 ans après. Mais l’essentiel est ce que cette opération m’a permis d’apprendre et je me rends compte qu’en fait, c’est ce qui a orienté l’essentiel de mes activités dans la suite de ma carrière ;

Le premier enseignement est la problématique liée au leadership et à la légitimité du chef. Qu’est-ce qui fait que vous allez être obéis, que vous allez créer de la confiance et de l’engagement ? Quand vous avez 25 ans et 40 légionnaires avec des armes chargées derrière vous et une mission à remplir, beaucoup de questions se posent et les diplômes ou les galons ne sont pas la bonne réponse.

La seconde est l’expérience vécue du chaos du champ de bataille. Nous n’avions aucune vue générale de la situation et toutes les décisions se faisaient en fonction des très maigres informations que nous avions. Nous savions à peu près ce qui se passait au niveau de la compagnie mais très peu sur le reste du régiment et rien sur l’adversaire. J’ai été très surpris, de retour en France, de voir que, par les journaux télévisés, les français en savaient beaucoup plus que moi sur le déroulement général de l’opération.

La troisième est la nécessité de l’entraînement à la prise de décision en environnement complexe qui ne peut pas être enseignée mais doit être expérimentée. Nous sommes formés à trouver le plus rapidement possible la solution d’un problème à n inconnues et n équations. Dans la vie réelle, nous avons beaucoup plus d’inconnues et beaucoup moins d’équations. C’est là où il est nécessaire d’avoir confiance en soi, d’oser écouter ses intuitions et celles des autres et d’utiliser ses émotions. Ce n’est malheureusement pas enseigné et pourtant, c’est l’essentiel. Le rationnel ne vient qu’ensuite.

Cette expérience me conduira à initier pendant le reste de ma carrière au sein des armées:

  • D’abord les systèmes d’information tactique avec le programme Leclerc et les camarades Hamiot et Brugères, qui, maintenant généralisés à presque tous les systèmes d’armes, permettent d’avoir aujourd’hui une vision du champs de bataille d’une précision inimaginable à l’époque ; si cela est très utile pour les unités sur le terrain et permet d’avoir une efficacité remarquable en limitant les pertes, l’effet pervers est que cela fait croire aux états-majors et aux politiques qu’ils peuvent prendre les décisions bien au chaud à 10 000km de la situation réelle, en étant persuadés qu’ils sont meilleurs que ceux qui sont sur le terrain : ce n’est malheureusement pas le cas et c’est parfois catastrophique.
  • Puis l’introduction des jeux de guerre au sein de l’armée de terre avec Frayssac, Marescaux, Chatelain et Fabienne Martel qui permettent aujourd’hui d’entraîner efficacement à la prise de décision les états-majors dans des situations infiniment plus réalistes et complexes que les exercices sur cartes qui avaient lieu à l’époque. Et aussi parallèlement, la mise en place à Mailly d’un champ de bataille instrumenté de 10 000 ha qui permet aujourd’hui à nos unités de s’entraîner au combat à haute intensité avec un niveau de réalisme extrêmement élevé.

Voilà ce que je peux vous faire partager sur mon expérience très courte de la guerre à un niveau très tactique de chef de section de légionnaires parachutistes. Je vous remercie de votre attention.

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