La guerre d’Algérie et moi

Wikipedia, à l’article ‘Guerre d’Algérie’, propose le synthèse suivante, qui me paraît tout à fait pertinente :

« La guerre d’Algérie ou Révolution algérienne (mais aussi guerre d’indépendance algérienne ou guerre de libération nationale) est un conflit armé qui s’est déroulé de 1954 à 1962 en Algérie, colonie française depuis 1830 et divisée en départements depuis 1848, et dont l’aboutissement est la reconnaissance de l’indépendance du territoire le 3 juillet 1962.

En tant que guerre d’indépendance et de décolonisation, elle oppose des nationalistes algériens, principalement réunis sous la bannière du Front de libération nationale (FLN), à la France. Elle est à la fois un double conflit militaire et diplomatique et aussi une double guerre civile, entre les communautés d’une part et à l’intérieur des communautés d’autre part. Elle a lieu principalement sur le territoire de l’Algérie française, avec également des répercussions en France métropolitaine.

Elle entraîne de graves crises politiques en France, avec pour conséquences le retour au pouvoir de Charles de Gaulle et la chute de la Quatrième République, remplacée par la Cinquième République. Après avoir donné du temps à l’armée française pour lutter contre l’ALN en utilisant tous les moyens à sa disposition, De Gaulle penche finalement pour l’autodétermination en tant que seule issue possible au conflit, ce qui conduit une fraction de l’armée française à se rebeller et entrer en opposition ouverte avec le pouvoir, rapidement matée. La guerre d’Algérie présente un bilan lourd et les méthodes employées durant la guerre par l’armée française (torture, répression de la population civile algérienne) furent controversées. Le conflit débouche, après les accords d’Évian du 18 mars 1962, sur l’indépendance de l’Algérie le 3 juillet suivant, et précipite l’exode des habitants d’origine européenne, dits Pieds-Noirs et des Juifs, ainsi que le massacre de plusieurs dizaines de milliers de harkis. »

Lors de ce conflit, comme chaque fois que l’armée française est engagée, de nombreux polytechniciens participent aux opérations, dans les unités régulières, mais également au titre de la formation, puisque au cours de la scolarité, au moins 2 promotions (1959 et 1960) effectuent (à 90 %) un stage de trois semaines en Algérie, en septembre 1960 pour la promotion 1959, en septembre 1961 pour la promotion 1960. Ce stage de terrain n’est pas sans danger. Dans la promotion 1960, deux élèves sont sérieusement blessés, l’un par balle lors d’un accrochage, l’autre quand son véhicule saute sur une mine.

L’X a toujours été au cœur de la cité et l’Ecole a donc été concernée par le putsch d’Alger en avril 1961. Cette tentative de coup d’état constituait la dernière chance, selon les partisans de l’Algérie Française, d’éviter l’indépendance de l’Algérie.

Il s’était constitué en janvier 1961 un groupe de 10 élèves déterminés, 6 anciens et 4 conscrits. Ce groupe recevait ses instructions du capitaine Sergent, ancien du 1er REP, muté à Chartres après la semaine des barricades de janvier 1960.  Très vite ce groupe est informé du projet de coup d’état mené par des généraux. Ce fait pourrait à lui seul inciter les historiens à estimer que ce projet était un secret de Polichinelle. A la question de ce qui est attendu des éléments du groupe, il est répondu, via le Capitaine Sergent, qu’ils rejoindront le moment venu Orléans pour participer à un maquis dans la région !!!

La réponse laisse nos maquisards potentiels dubitatifs sur le sérieux de l’entreprise factieuse, mais il est tout de même décidé de suivre les instructions du canal Sergent, faute de mieux.

C’est alors que la farce se déroule dans toute sa splendeur, oyez plutôt :

Le vendredi 21 avril au soir, réunion du groupe, au cours de laquelle est annoncé qu’il ne se passera rien les jours suivants.

Le samedi 22 avril au matin, toutes les radios annoncent le putsch d’Alger, sous l’autorité d’un quatuor de généraux. Les 10 décident aussitôt de faire le mur, en civil, et de se retrouver dans un premier temps chez ‘La Marie’ le fameux bar en face de l’Ecole, sur la place. Aussitôt dit, aussitôt fait, à ceci près que 2 conscrits se font intercepter par la Mili mais, au lieu de se rendre dans leur casert prendre leur couchage et aller au micral, ils font tout de même le mur…

En l’absence totale d’instructions et de liaisons (vive les téléphones mobiles) il est décidé de se diriger vers Orléans dans la configuration prévue, les conscrits dans un véhicule, les anciens dans deux autres. Dans les coffres, treillis et rangers. On s’arrêtera à Arpajon, dans une propriété amie, prêts à l’action.

Ce matin-là, la nationale 20 offrait le spectacle habituel de départ en week-end, avec une circulation très dense et en accordéon. Vers Longjumeau, un gendarme s’approche de la voiture des conscrits, à l’arrêt dans un embouteillage. C’est la fin de l’aventure, pensent nos jeunes gens, qui font de leur mieux pour simuler une totale décontraction : bonjour messieurs, voulez-vous participer au concours organisé par la prévention routière ? Non merci, nous avons un peu de route à faire…

Arrivés à la villa d’Arpajon, le groupe s’installe tant bien que mal et attend des instructions qui ne viendront jamais.

Dimanche, après le discours du général De Gaulle et devant la tournure des événements rapportée par les radios, constatant l’inanité de sa démarche, le groupe décide de rentrer à l’Ecole, ce qui se passe sans encombre.

C’est ce soir-là que Michel Debré, premier ministre, lance son fameux appel aux parisiens de se rendre ‘à pied, à cheval ou en voiture’, sur les aérodromes au-devant d’hypothétiques parachutistes. Il n’est pas exclu que des camarades se soient rendus à cette invitation.

Il est intéressant de noter qu’aucun des 10 activistes militants ne subit la moindre sanction, pas même ceux qui s’étaient fait intercepter et qui avaient donc rompu une punition potentielle de 8 jours d’arrêts de rigueur.

Dommages collatéraux

Les répercussions du conflit en France ne cessent pas comme par enchantement après le 3 juillet 1962. D’une part l’esprit de vengeance envers Charles De Gaulle anime un certain nombre d’individus, qui vont tenter des actions comme l’attentat du Petit Clamart le 22 août 1962, d’autre part les réseaux de soutien aux opposants à l’indépendance de l’Algérie restent mobilisés en faveur des personnes recherchées pour leur opposition au Pouvoir.

Tous les clandestins restés en France sont progressivement arrêtés et emprisonnés, leurs soutiens logistiques également, et tout ce petit monde se retrouve devant la Cour Militaire de Justice ou la Cour de Sûreté de l’État, dernier avatar de la justice d’exception, qui lui succède en 1963 (lois nos 63-22 et 63-23 du 15 janvier).

Revenons à Wikipédia, à l’article ‘Cour de Sûreté de l’Etat’ :

« Sous la Ve République, à la suite de la guerre d’Algérie (et principalement pour juger les membres de l’OAS), plusieurs tentatives du général de Gaulle ont échoué avant d’arriver à instaurer cette juridiction dite « d’exception ».

Ainsi un Haut Tribunal militaire est créé en avril 1961. Mais pour n’avoir pas condamné à mort le général Raoul Salan le 24 mai 1962, il fut dissous deux jours plus tard par une ordonnance.

Aussitôt après, une ordonnance du 1er juin 1962 instituait une Cour militaire de justice. Le Conseil d’État, par arrêt du 19 octobre 1962 dit «arrêt Canal», annula cette ordonnance et toutes les décisions de la Cour. Elle siégea cependant jusqu’en mars 1963, son existence étant prolongée les 15 janvier et 20 février 1963 par le Parlement1. C’est elle qui condamne à mort Jean Bastien-Thiry. »

Mon commentaire : ‘Pas facile de concilier état de droit et justice d’exception !’

 

Il n’y avait aucune raison que parmi les prévenus il n’y ait point de polytechniciens. Idem pour les condamnés.

 

Pour ma part, je fus arrêté par la Sécurité Militaire à Saint Maixent, en février 1963, alors que j’étais à l’Ecole d’Application de l’Infanterie. Arrivé rue des Saussaies, j’aperçus quelques personnes que j’avais hébergées à l’occasion et je compris que j’aurais du mal à m’en sortir sans dommage. Après interrogatoire où je jouais l’innocent et 15 jours d’arrêts de forteresse effectués à la caserne des Célestins boulevard Henri IV, je fus incarcéré à Fresnes et déféré au parquet de la Cour de Sûreté de l’État. Au bout de 3 semaines, j’obtins de bénéficier du régime politique (à Fresnes, c’était le régime droit commun, à 3 par cellule, prévue pour 2….) et fus transféré à la Santé, où je bénéficiais des conditions accordées aux prévenus du FLN : cellule individuelle, déjeuner et dîner par petits groupes choisis, parloir privé, accès à la cour et liberté de circulation toute la journée…

Un de mes frères avait aussi été arrêté et emprisonné, soupçonné également d’être à l’origine de l’hébergement des clandestins. Le juge d’instruction, manifestement persuadé que j’étais seul en cause, ce qui était le cas, me promit un non-lieu pour ce frère si je reconnaissais ma responsabilité. J’acceptai et le juge tint sa promesse. Qui plus est, quelques semaines plus tard, il m’accorda la liberté provisoire, ce qui me permit de quitter la Santé fin juin, juste avant les vacances judiciaires…..

Commença alors une longue période de ‘permission’ jusqu’au jugement qui intervint mi-mars 1964. J’étais affecté à Rueil Malmaison, caserne Guynemer, au Dépôt Central des Isolés de la CAR n°1. Selon les textes officiels, « la Compagnie Administrative Régionale administre le personnel de l’Armée de terre et des services communs, temporairement dépourvus d’emploi militaire ou indisponibles. Être proche de ses administrés à un tournant de leur carrière, les soutenir moralement dans les moments parfois très difficiles, telle est la délicate mission confiée à la C.A.R. «

Les contraintes que j’eus à subir pendant cette période furent extrêmement légères. Après m’être rendu une première fois à Rueil pour l’établissement du dossier, je limitais ensuite les contacts à une demande mensuelle de prolongation de permission !

Alors que j’étais en demi-solde le temps de mon incarcération, j’en retrouvais l’intégralité, au tarif parisien s’il vous plaît ! A l’époque, du fait de diverses indemnités, la solde nette d’un sous-lieutenant variait de 25 % entre Saint Maixent et Rueil….

Bien entendu je n’avais pas le droit de quitter le territoire national, mais je reconnais ne pas avoir respecté totalement ces consignes lors des quelques semaines passées au Pays Basque, le contrôle aux frontières étant exercé avec la plus grande modération !

A la mi-mars 1964, mon affaire fut appelée devant la Cour de Sûreté de l’État. Il y eut quelques condamnations lourdes, mais pour ma part je n’héritais que de 2 ans de prison avec sursis. Je ne fis pas appel, mais ma situation administrative mit un certain temps à m’être notifiée. Contrairement à mon camarade Albert Dreyfus en d’autres temps, je ne fus pas dégradé devant le front des troupes, mais le résultat fut le même : rayé des cadres de l’Armée.

Le 1er mai 1964, je commençais une autre vie….

Jean-Philippe Lemaire (60)

PS : L’amnistie pénale des militants de l’Algérie française et de l’OAS était réalisée au 31 juillet 1968, mais il fallut attendre la présidence de François Miterrand pour que soient effacées toutes les « séquelles des événements d’Algérie » par une loi, controversée, sur la révision des carrières  (Loi n° 82-1021 du 3 décembre 1982)

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1 thought on “La guerre d’Algérie et moi”

  1. L’article de Wikipedia est, comme beaucoup de commentaires de cette période, très partial. En effet, s’il peut être opportun de signaler les « controverses suscitées par les méthodes employées par l’Armée Française », cela ne peut aller sans en rappeler le pendant, à savoir les méthodes de l’ALN (Armée de Libération Nationale) : massacre de populations d’origine algérienne et européenne, attentats terroristes visant la population civile dans les campagnes et les villes, enlèvements et massacres de pieds-noirs (population d’origine française et plus généralement européenne) au moment de l’indépendance, pour en provoquer l’exode, …
    Tant que des historiens des deux bords n’auront pas, ensemble, en dehors de toutes passions, établi la vérité et l’ensemble des faits de ces périodes douloureuses, nous ne pourrons qu’avoir des positions partiales et provocatrices.

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