La promo 35

Concours

A l’automne 1935, 232 taupins ont reçu la lettre suivante (aimablement communiquée par O. de Conihout X 76):

Avis d'admission de la promo 1935

Le Bulletin de la Société des Amis de l’Ecole Polytechnique (SAX), ancêtre de la Jaune et la Rouge, accueille la promotion 1935 ainsi :
« Les conscrits ont déjà mérité une bonne note pour leur constitution physique : la promotion ne contient ni débile, ni malingre et la taille est sensiblement au dessus de la moyenne. »

Ne nous laissons pas abuser par ce commentaire anecdotique, les pages suivantes du bulletin sont consacrées à une analyse complète du concours 1935.
Je résume :
Attractivité du concours : 1 317 candidats pour 232 reçus (En 2014 : 4 706 pour 401 admis).
NB La population de la France étant passée de 41 M à 66 M entre 1935 et 2014, on peut conclure que l’école garde son attrait et que le concours est devenu plus sélectif.
Niveau des candidats : baisse de niveau due « aux nouveaux programmes du secondaire » (sic).
Niveau des élèves : moyenne
Age moyen : 20 ans 7 mois malgré 68 « bica » et même 15 « penta ». (En 2014 proche de 20 ans).
Provenance : 63% de la RP (En 2014 : 74%).
Origine sociale : 21 fils d’employés, ouvriers ou agriculteurs.
Filiation polytechnicienne : 24 fils d’X .
Etrangers en plus : 1 persan (En 2014 : 100 ).

Ces bulletins montrent une SAX très proche de l’école dont elle a d’ailleurs financé un tiers des travaux immobiliers d’extension aux cotés du Ministère et de la Ville de Paris. Les travaux commencés en 1928 sont terminés en 1937 (inauguration le 13 juillet 1937).

Vie à l’école

Les élèves ont le statut d’engagés volontaires.
La vie est celle d’une caserne de l’époque : internat fermé, sorties limitées, vie encadrée.
Il est interdit d’avoir des effets civils à l’intérieur de l’école.
Des sonneries de clairon rythment les journées.
Inimaginable aujourd’hui :
– les élèves ont droit à 5 paquets de cigarettes (des Troupes) ou 3 paquets de tabac par quinzaine.
– une douche obligatoire de 20 mn par semaine.

Les élèves sont regroupés en casert de 10 élèves. Aujourd’hui ce sont les activités sportives qui déterminent les « sections » de taille variable.

La promo 1935

La Khomiss est chargée du maintien des traditions et d’animer la promotion.

La Khomiss de lapromo 1935

Signe des temps : les élèves étaient entrainés au maniement de canons anti-aériens.
Peu de sport organisé : équitation à Vincennes mais surtout une formation militaire.

L’emploi du temps ne laisse guère de place au temps libre : voici la quinzaine du 7 au 19 octobre 1935.

Emploi du temps promo 1935

L’enseignement est unique : l’élève ne peut choisir que les langues (allemand ou anglais) avec une obligation d’un minimum d’allemand. Un des sujets de composition de langue est un commentaire de Mein Kampf !

On est très éloigné de l’école actuelle où le tronc commun est réduit à un trimestre.

Les professeurs ne sont pas à plein temps et enseignent à l’école depuis longtemps ce qui ne les incite pas à renouveler leurs cours. Sans avoir marqué leur époque ce sont des personnalités connues :
Ph. d’Ocagne X 1880 : la Géométrie depuis 1912 ,
P. Lévy X 1904 : l’Analyse depuis 1920,
G. Charpy X 1885 depuis 1922,
Ch. Platrier X 1903 : la Mécanique.

RDM
Les professeurs d’économie politique (Divisia) et d’histoire et littérature (Tuffrau) étaient encore en exercice 21 ans après (je les ai eu en 1956/57). La limite d’âge était de 70 ans. Ce ne serait plus possible aujourd’hui.

Louis Leprince Ringuet X 1920 faisait ses débuts comme professeur. Il crée son laboratoire de recherche à l’école en 1936. C’est le premier laboratoire rattaché à l’école. Aujourd’hui un point fort de l’école est l’existence de départements d’enseignement-recherche.

2 késsiers ont été élus : Rozés et Willemet (MPF en 44). Ils se sont présentés en tandem de 2 mais les élèves votent pour un individu si bien que les caissiers peuvent appartenir à des tandems différents.

Sortie de l’école, la Guerre Mondiale

Ils n’étaient plus que 230 suite à 2 décès et un abandon.
Signe de la dureté des temps, il n’y eut que 5 démissionnaires dont Bourgès Maunoury dont nous reparlerons plus bas. La « pantoufle » est fixée à 29 200 fr (env 20 000 €).

Un bref tableau :

Artillerie …….. 96 (y compris coloniale et navale)
Génie ………… 39
Aéronautique 20
Marine ………….5
Chars, Cavalerie 3.

Prés de la moitié de la promotion part dans des unités combattantes.
A la mobilisation générale, c’est la quasi totalité de la promotion qui fait la guerre comme officier d’active ou de réserve.

5 X 35 perdront la vie dans les combats avant l’armistice.
La guerre fera au total 19 victimes X1935 dont 17 sont Morts pour la France.
La guerre d’Indochine fera encore une victime : D. Guyard, MpF en 1952.
Charles Crussard délégué de la promotion fit éditer un petit livre d’une centaine de pages sur 18 d’entre eux. Il peut être consulté à la bibliothèque.
5 X 1935 ont reçu la médaille de la Résistance et Bourgès-Maunoury X 1935 a été fait Compagnon de la Libération

Les allemands ayant fait 1,8 million de prisonniers français, une grande partie de la promotion a du partir en captivité. Il n’a pas toutefois été possible de trouver la proportion, la base de données correspondante n’étant plus accessible, loi sur la protection de la vie privée oblige (pour quelques années encore).

Après la guerre

Certains on poursuivi leur vocation telle qu’elle pouvait s’exprimer au travers de leur choix de corps de sortie. D’autres ont quitté l’armée et se sont engagés dans une carrière industrielle.
Nous allons évoquer quelques destins particuliers.

Celui de Pierre de Conihout est typique : la guerre, une longue captivité, la reprise d’une activité dans l’administration puis l’entreprise.
Né le 19 février 1916, il a fait ses études au Lycée Chaptal. Il est sorti dans le Corps des Ponts et Chaussées.
Mobilisé, il reçu la Croix de Guerre 39-45. Il passa 5 ans en captivité; il a fait un certain nombre de travaux pendant cette période troublée, comme l’attestent quelques cahiers tamponnés par l’Oflag.

Extrait 1 avec tampon Oflag

De 1946 à 1958, il a participé à la reconstruction à Dieppe, puis est devenu Directeur du Port. Il rejoint la direction des Ports Maritimes et Voies Navigables de Paris de 1958 à 1960.
En 1960, il devient directeur général de l’entreprise de travaux publics Versille & Cie à Paris.
En 1976, il rejoint Cecotrat, société d’ingénierie où il participe à divers grands projets maritimes internationaux.

Pierre de Conihout est décédé le 8 mai 2005, le jour du soixantième anniversaire de la Libération.

Jean Guidetti, sorti dans le Génie, a été fait prisonnier en 1940. Après 5 ans de captivité il a été Officier des Affaires Indigènes au Maroc, puis, chargé de l’agrandissement du terrain d’aviation de l’Ecole de l’Air à Salon (auparavant les élèves devaient achever leur formation au Canada).
Ne voulant pas être contraint d’obéir à des ordres qu’il ne cautionnait pas, il a démissionné en 1956 et se consacra à soigner sa mère.
En 1973 il décide de lancer une activité industrielle pour exploiter un brevet de roue destinée à de petits équipements (poussettes, brouettes, …) devant rouler sur le sable.

Concours Lepine 1978

Il crée l’entreprise DUNEMER qui commercialise son invention. A cent ans passés, toujours actif bien qu’ayant perdu la vue, il propose une nouvelle version de roues plus grandes.

Autres personnalités remarquables

Maurice Bourgès-Maunoury, fils et petit fils de polytechniciens.

Démissionnaire il suit des cours à Science-Po. Mobilisé en 1939 dans l’artillerie, il prend part à la campagne de France dans les Ardennes. Fait prisonnier en juin 1940, il est interné en Autriche. Rapatrié en France comme ingénieur en 41, il s’engage dans la résistance. Il rejoint la France Libre à Londres, organise la résistance, est grièvement blessé en 44 et reçoit la Croix de la Libération des mains du général de Gaulle. Voir ici.

Il entreprend une carrière politique, se présente aux élections et est élu puis réélu député de la Haute Garonne jusqu’en 1958. Plusieurs fois ministre (Intérieur, Défense, Finances, …) et, 3 mois, président du conseil des ministres, il fit ratifier le traité de Rome qui créa la CEE.
Il s’opposa au retour du général de Gaulle. Il n’eut plus de mandat électif national et occupa des postes d’administrateurs dans diverses entreprises. Il est décédé en 1993.

On peut retenir de ce parcours le service de notre pays dans des circonstances exceptionnelles (la résistance) puis plus normales (l’action politique). Manifestement il n’était pas passionné par les études à l’X comme le montre son rang de sortie.

Félix Jean Raymond de Carvès, est un autre exemple de résistant, tragique toutefois. Capitaine du Train, il est fait prisonnier. Évadé de l’Oflag XVII A, il passe à la résistance. Repris par la Gestapo, il meurt à Floessenburg suite aux sévices endurés.

François Georges Riegel, capitaine d’artillerie.

Grièvement blessé le 16 mai 1940 en Belgique, il reprend du service en novembre de la même année, cache des armes et du matériel devant les investigations allemandes, et participe directement à des opérations de résistance active. Arrêté par la Gestapo en octobre 1943 puis déporté, il meurt à Mauthausen en mars 1944.

Léon-Paul Leroy, après une courte carrière dans son corps des Ponts et Chaussées notamment au service de la navigation du Nord-Pas-de-Calais, entra à la Caisse des Dépôts et Consignations. Entouré notamment d’un certain nombre d’X, il sut après la guerre monter tout un système de sociétés d’économie mixte pour promouvoir des équipements collectifs et du logement social. Plus ici.

Maurice Buffenoir a été confronté aux errements de l’histoire pour un militaire balloté entre des fidélités opposées. Sous lieutenant d’artillerie, il sert à Grenoble avant d’être envoyé en Syrie. Il se retrouve en Afrique du Nord en 42, fait les campagnes de France et d’Italie, participe à la guerre d’Algérie puis poursuit sa carrière militaire brillamment. Il est nommé général de corps d’armée en 1973 avant de prendre sa retraite en 1977. Une particularité qui montre un certain éclectisme : il est titulaire d’une licence de physiologie et de chimie biologique.

Louis Henry Bourguenot, ingénieur des Eaux et Forêts, participe à la libération de la France et termine la guerre en Allemagne. Il rejoint ensuite son corps d’origine. A la création de l’Office National des Eaux et Forêts en 66, il en est nommé directeur technique. Il rénove profondément les méthodes d’aménagement des forêts et bâtit les premières programmations quinquennales de travaux en forêts domaniales. Membre de l’Académie d’agriculture, il est l’auteur de nombreux ouvrages.

Jean André Léon Bourgeois, officier du génie, a été le créateur de la Sureté nucléaire en France, Sa carrière se déroule au Commissariat à l’énergie atomique. Choisissant l’évaluation technique du risque plutôt que la conformité à des règles administratives, il était reconnu comme le garant d’une bonne sûreté nucléaire tant en France qu’à l’étranger.

Charles Crussard, Major d‘entrée et de sortie, fils et petit fils de polytechniciens.
Mobilisé dans l’artillerie de montagne à Grenoble, il échappe à la captivité. Directeur du Centre des recherches métallurgiques de l’Ecole des mines de Paris (1941-52) et Professeur de métallurgie générale à cette même école (1946-52), Directeur des recherches (1952-63) à l’IRSID, Directeur scientifique de la Compagnie Pechiney (1963) puis de la Société Pechiney Ugine Kuhlmann (1971-79), Président de la Société française de métallurgie (1971-73). Il a joué un rôle majeur dans le développement, depuis la seconde guerre mondiale, de la métallurgie physique et de la science des matériaux . Il fut très actif dans la Société Française de Métallurgie. Voir ici.

D’autres X 1935 ont occupé des postes éminents dans de grandes entreprises : nous en citerons 2.

Roger Léon René Martin, Ingénieur au corps des mines, en service à Nancy (1941-42). Adjoint au directeur de la sidérurgie au ministère de l’industrie (1942-46). Professeur de sidérurgie à l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris (1946-53). Ingénieur en chef des mines (1948). Directeur du département Sidérurgie (1948). Directeur général adjoint (1953). Directeur général (1959) puis Président directeur général (1964-70) de la Compagnie de Pont à Mousson. Président (1970-80) puis Président d’honneur administrateur (1980-82) de la Compagnie de Saint-Gobain Pont à Mousson. Administrateur de Saint-Gobain Corporation. Président du conseil de gestion de l’Institut Auguste Comte pour l’étude des sciences de l’action (1978-81). Président d’honneur de la Compagnie de Saint-Gobain. Ancien membre de la Commission pour l’évaluation des entreprises publiques. Voir ici.

Jean Hue de la Colombe, ingénieur du Corps des Mines, qui au sein de ce qui devint USINOR est un des artisans majeurs de la rénovation de la sidérurgie française : laminage continu (que la France avait ignoré avant la guerre), Dunkerque, etc.

Elie Ventura est un haut fonctionnaire et un économiste. Ingénieur du Corps des mines il fut mobilisé en 39. Après l’armistice il est radié du corps des Mines du fait des lois raciales de Vichy.
Après l’occupation de la zone sud il rejoint les FFI de la Creuse et participe à la libération de Guéret.
Il est successivement :
– haut fonctionnaire (1944 à 1953), négociateur international des intérêts français ;
– économiste et spécialiste de la recherche opérationnelle (1953 à 1960)
– entrepreneur (1960 à 1990) promoteur de la recherche opérationnelle en France.
Prix Lanchester de recherche opérationnelle en 1962, quatre ans après Allais qui fut le premier lauréat français.

Enfin, un curé : François du Buit, Dominicain après un début dans l’artillerie.

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Bien sûr tous ne sont pas des héros mais ces 230 jeunes gens passés par la discipline d’une école à la fois militaire et scientifique ont su faire face dignement dans des circonstances très diverses aux épreuves de l’époque et participer de façon active, optimiste et intelligente à la construction d’un nouvel avenir dans des domaines très variés.

Merci à Mme Marie-Christine Thooris, responsable du Centre de Ressources Historiques de la Bibliothèque de l’école et à M. Olivier Azzola, archiviste à la Bibliothèque pour leur coopération et leur patience.

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