François Mayer (45), en coulisse d’un trombone

Mayer François Dixieland Seniors (4)

Le 10 octobre, François Mayer sera au Magnan. Son trombone et sa bande de joyeux Dixieland Seniors (deux nonagénaires, un octogénaire et trois juniors de soixante-cinq à soixante-quinze ans) tiendront lieu de clairon pour appeler à la soupe.

Déjà, au premier magnan décennal, à l’invitation d’Hubert Lévy-Lambert, ils avaient salué en fanfare Valéry Giscard d’Estaing, venu au Salon des auteurs polytechniciens en ami et ancien condisciple de deux d’entre eux.

Quelle est donc la potion magique de cet ancien ? L’activité, ou plutôt les activités et le passage de l’une à l’autre.

François est né en 1925. Son grand-père fut conseiller privé du Prince Albert 1er de Monaco, et il l’aida à créer l’Institut et le Musée Océanographiques qu’il administra jusqu’à sa mort. Son père, Armand Mayer, X-Mines descendant d’une lignée de polytechniciens dont le premier appartint à la promo 1848, s’adonna durant sa carrière à la mécanique des sols dont, parallèlement à Albert Caquot, il introduisit les principes en France. Compte-tenu de ce pedigree, François grandit avec l’idée de faire Polytechnique.

La guerre devait brouiller les pistes.

En 1941, pour sa sécurité, son père quitte la zone occupée et en novembre 1942 rejoint l’Afrique du Nord pour se battre. Quelques mois plus tard, son frère aîné franchit les Pyrénées et s’engage dans la Division Leclerc. Quant à François, non seulement il n’a pas décollé en taupe, alors qu’il voulait l’X et rien d’autre, mais il a été touché par le virus littéraire. Il a écrit une pièce qui manquera de peu d’être mise en scène à l’automne 1944.

François regrette encore aujourd’hui de ne pas avoir donné un coup de main à la Résistance, ou de ne pas s’être engagé à la Libération. Mais il s’est laissé convaincre par son père et son frère de poursuivre ses études, d’autant que le concours de 1944, annulé pour cause de Débarquement, est reporté aux premiers jours de 1945.

Il est logiquement collé en février 45 mais, vexé, il remet ça trois mois plus tard. Et là, divine surprise, il intègre haut la main.

A son arrivée à l’École, il lève le pied et consacre du temps à l’écriture, et pas seulement à celle des revues Barbe et Point Gamma.

Il reconnait avec le recul que c’est en taupe, puis à l’X qu’il a appris à cohabiter pacifiquement avec le surmenage, à ne pas renâcler devant des tâches rebutantes, et à apprécier d’autant plus les intéressantes. A l’X, il a aussi découvert la camaraderie, et ce d’autant plus que les élèves étaient alors internes, et moins nombreux. Il est frappé, a posteriori, par l’honnêteté intellectuelle qui présidait à leurs débats. « Les camarades ne se mentaient pas à eux-mêmes. Pourtant, l’époque était très troublée, la politique très présente, mais on ne s’engueulait jamais. » Avec son cocon Giscard d’Estaing en particulier, les discussions sont passionnantes. On l’imagine.

C’est aussi à l’École que lui est inoculé le virus du jazz. A vrai dire, il portait déjà dans ses gênes celui de la musique. Son père aurait pu faire une carrière de concertiste. Yvonne Lefébure disait de lui : « Votre père est le meilleur pianiste amateur que j’aie jamais entendu. » Il était donc exigeant. Ayant remarqué que François, âgé de huit ans, jouait du piano d’oreille plutôt qu’en lisant les notes, il lui avait imposé deux années de solfège, avec interdiction de toucher à l’instrument. A la sortie de ce purgatoire, François l’avait pris à contrepied en optant pour le violon « parce qu’il n’y avait qu’une portée à lire. » Aussi, quand Claude Naud et quelques camarades décident de fonder un petit orchestre de jazz, il jette son dévolu sur le trombone « parce que les notes peuvent se trouver à l’oreille, sans avoir à les lire. » Trombone autodidacte, et même analphabète, il joue dans le style tailgate (le gars qui joue assis à l’arrière de la plate-forme du camion), en approchant la note par le bas et en montant jusqu’à ce qu’elle soit juste.

La sortie de l’X ouvre une parenthèse de plusieurs décennies. Pour le 50ème anniversaire de la promo, les kessiers suggèrent de ressusciter le petit orchestre. Il prend le nom de Dixieland Seniors : seniors parce que les musiciens de l’époque, tous de la promo 45, sont devenus septuagénaires ; et Dixieland, parce que c’est le pays du jazz New Orleans, par allusion à la ligne Dixon – Mason qui séparait le Nord Yankee du Deep South. Il n’échappera à personne que le Dixieland contient un X au milieu de son nom.

Bretelles et nœuds papillons rouges –couleur de leur promo – en guise d’uniforme, les jeunes septuagénaires ne vont plus se quitter – sauf hélas pour cause de décès ou d’incapacité. Ceux qui s’en vont sont remplacés par des musiciens cooptés pour leur talent et leur état d’esprit. Leur devise : « Jouer sérieusement sans se prendre au sérieux ». Leur groupe fait mieux : à peine reconstitué, il est appelé à remplacer un orchestre défaillant au Petit-Journal-Saint-Michel. « On nous aurait proposé la Philharmonique de Berlin que ça ne nous aurait pas fait plus d’effet. ». Essai transformé. Depuis dix-huit ans, il s’y produit tous les mois. « Le jazz New Orleans est une fontaine de jouvence, car non seulement il faut jouer, mais il faut aussi écouter les autres, s’adapter à leur jeu, les accompagner. On improvise en tenant compte de ce qu’on entend du voisin. Le grand Celibidache disait que le jazz New Orleans était la meilleure école d’écoute qui fût. »

Mais que s’était-il passé pendant cette parenthèse de cinquante ans? Eh bien, François a conduit une carrière assez originale de capitaine d’industrie, marquée par la variété dans la continuité. Au sortir de l’X, il entre à l’Union Européenne, banque d’affaire du Groupe Schneider. Celle-ci l’envoie troquer son col blanc contre un col bleu dans une filiale industrielle, la Somua. Là, l’étiquette de banquier lui colle à la peau. Pour se laver de ce péché originel, il demande un stage ouvrier de longue durée pour s’initier à la production. Stage interrompu au bout de six mois car il est appelé en urgence à redresser un service de petit outillage qui croule sous des stocks pléthoriques par rapport aux ventes. Mission largement entamée en quelques mois : « J’ai été aidé par les conseils d’un camarade de la 44 qui était dans le métier. J’ai d’ailleurs réussi à l’attirer à la Somua où il a repris ce service, regroupé avec d’autres. »

Il dirige alors les services d’achat, d’ordonnancement et de gestion des stocks : « La guerre, l’Occupation, puis l’Épuration avaient décimé l’encadrement, et nous faisions partie des classes creuses. On n’hésitait pas à confier plusieurs services à des jeunes gens de 26 ans ».

Quatre ans après, il est rappelé à l’Union Européenne, en qualité d’ingénieur-conseil. Il s’y ennuie d’abord, « reporter en attente de reportage », puis se voit confier des chiens écrasés, missions dans des sociétés en situation précaire. Dans une conserverie d’escargots, dans une fabrique de fusils de chasse, dans une société de bâtiments préfabriqués en bois. Un inventaire à la Prévert. « A chaque fois, il s’agissait de dynamiser les ventes et de dénicher un bon leader ».

En 1954, on l’envoie chez Métafram, filiale de la Banque et de Péchiney, au bord du dépôt de bilan. Cette PME de 300 personnes en perdition est spécialisée dans le frittage des métaux, technologie qui commence à intéresser les grands de l’automobile et de l’armement. « J’ai eu de la chance. Je suis arrivé au moment où l’on passait de la phase des préséries à celle des séries. » Dans cette conjoncture plus favorable, François glane des contrats. L’entreprise est sauvée et se développe. Péchiney reprend la totalité du capital, mais demande à l’Union Européenne de lui prêter François pour quelques années.

C’est l’époque des débuts de la séparation isotopique de l’uranium, priorité stratégique. Au CEA, sous la houlette de Robert Galley, une poignée d’X d’exception, Claude Fréjacques, Georges Besse et Michel Pecqueur, y travaillent d’arrache-pied. Métafram leur soumet un prototype de membrane en nickel fritté. Ils s’y intéressent. Pour montrer le dynamisme de cette équipe, François évoque un vendredi, avant-veille de Pâques, où Georges Besse l’a convoqué pour lui demander de s’engager, le mardi suivant, à mettre sur pied dans les deux mois un atelier de présérie pour produire ces membranes. Jamais il n’en a été question jusque-là. Deux mois plus tard un commando de 40 personnes (détachées, embauchées, prêtées) est opérationnel, dans des locaux préfabriqués, installés sans permis. Galley et Besse étaient des fonceurs. La séparation isotopique était un enjeu national. On réalisait et on régularisait après.

En 1960, il est envoyé dans une autre filiale, Ensa, où il découvre le métier encore balbutiant de l’exportation d’ensembles industriels. « C’était nouveau, les dirigeants du groupe m’ont jugé assez atypique pour pouvoir m’adapter. Volontaire d’office! On ne m’a pas même demandé si je parlais anglais. »

Il est resté 23 ans à Ensa, devenu Creusot-Loire Entreprises ; 23 ans pendant lesquels il se voit comme un canoéiste descendant un rapide, occupé à donner des coups de pagaie à droite et à gauche. « On avait beaucoup d’emmerdements, mais on ne s’ennuyait jamais. » Pas le temps de caresser le trombone. Il trouve tout de même le temps de voir pousser ses trois enfants. Quitte à tricher avec le calendrier. « Un 20 décembre, les acheteurs roumains exigent ma présence pour des négociations finales. Fatalement, cela me privera d’un Noël avec les miens. Mais nos enfants étaient petits, et ma femme a réussi à les tenir en haleine en leur disant que le Père Noël viendrait peut-être le lendemain… De retour à la maison dans la nuit de la Saint-Sylvestre, j’ai pu fêter ‘Noël’ en famille au matin du Nouvel An. »

Il a vendu et réalisé des usines dans plus de 50 pays, aussi bien aux Soviétiques, durs dans la négociation, mais impeccables pendant la réalisation, qu’aux Iraniens subtils et charmeurs, mais souvent déroutants. Indépendamment des mentalités, il fallait tenir compte du climat, des régimes politiques, des systèmes administratifs, du niveau de développement (ou de sous-développement). La géopolitique n’était jamais très loin.

L’aventure s’achève brutalement en 1983. François, alors PDG de Creusot-Loire Entreprises, est sèchement remercié par Didier Pineau-Valencienne qui a pris un an plus tôt la place de Philippe Boulin. « Divergences stratégiques ». Il a réussi à dissuader Didier Pineau-Valencienne de faire absorber Creusot-Loire Entreprises par une autre société du groupe Empain Schneider, Spie Batignolles, concurrente de longue date. « Les rivalités internes sont les plus féroces. » Il propose en variante le rachat par Technip. Finalement, cette solution sera retenue, mais François n’en sera plus.

Il se met alors à son compte comme consultant. Son premier contrat concerne le redressement d’une société d’optique et d’optronique militaire, Sopelem, qui vient de déposer le bilan. Retour aux PME en difficultés de sa jeunesse!  Il y restera 10 ans. Aujourd’hui, ces activités font partie du groupe Safran.

En 1993, à 68 ans, François raccroche pour de bon. « A moi la musique et l’écriture ! ». Il écrit un premier livre, La digue de sable, partiellement inspiré par l’histoire de sa famille. Cette chronique de l’avant-guerre est suivie par deux autres romans, Blues en Si bémol et Un portrait peut en cacher un autre. Un quatrième sera publié au début de 2016 et un cinquième est en voie d’achèvement.

Parallèlement, c’est l’aventure des Dixieland Seniors. François continue à naviguer sans complexes dans le fleuve de la vie. Les exemples ne lui ont pas manqué. Son père exerçait encore comme expert ou comme arbitre, à l’âge de 91 ans ; il allait sur les chantiers et pratiquait assidument le golf dans lequel il avait débuté à 70 ans. Son beau-père, Robert Gibrat, major de la promo X 22, se tenait jusqu’à sa mort à 76 ans parfaitement au fait des dernières découvertes mathématiques, et étudiait les caractères chinois après avoir appris à parler cette langue. Lui-même, tromboniste autodidacte, rappelons-le, a commencé à prendre des leçons bien après 80 ans, et il a fait beaucoup de progrès depuis lors. « On peut apprendre et progresser à tout âge. Et cela conserve. »

Au milieu des jeunes, il a la même aisance. Les Dixieland Seniors se produisent régulièrement au Bôbar « pour leur faire connaître le New Orleans qu’on ne joue plus assez à la radio ou à la télé ». François a un faible pour la jeune génération. Il lui reconnaît certains défauts. En matière de culture générale d’abord. « Mes parents et mes grands-parents m’avaient beaucoup apporté dans ce domaine. Mais la culture, c’est souvent le passé, et pour eux le passé est sans importance. Il est vrai que ce sont aussi les premiers petits-enfants qui enseignent quelque chose à leurs grands-parents (en l’occurrence l’informatique). Cela change la donne. Ils vivent dans l’instant. Quand ils vous posent un lapin, ils s’en excusent d’un mot sans s’imaginer qu’ils ont pu vous blesser. D’ailleurs, dans le cas inverse, ils effacent l’ardoise dès que l’autre s’est déclaré désolé. Ils zappent de plus en plus vite. L’art d’être grand-père devient difficile. »

En revanche, François se félicite de voir l’esprit entrepreneurial envahir la génération montante. Il admire sa capacité à conduire sa vie en toute indépendance.

2 commentaires à propos de “François Mayer (45), en coulisse d’un trombone

  1. Mon père Jacques était jeune ingé chez ENSA en 1960 quand François MAYER est arrivé. Il parlait de lui avec une déférence non feinte et, je pense, une vraie complicité … Ces gens-là ont inventé les métiers de l’ingénierie.

    Tout allait bien jusqu’en 1983 … mon père n’a tenu que trois ans après le coup de force de DPV ; le temps de connaître Technip, et de regretter son ancien chef.

    Je suis né en 1967. Tiens … moi aussi je m’appelle François 🙂

    Merci M. MAYER. Pour toutes ces années professionnelles heureuses de mon père, et de jouer du trombone.

    F. Bélorgey (87)

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